Trois bleus, pas un seul : voilà ce que j'ai découvert sur la couverture d'un roman oublié sur un chariot de retours, pendant que les tampons claquaient autour de moi. Un outremer profond, presque vibrant, un autre plus sourd vers le dos du livre, un troisième à peine visible dans la typographie. Quelques secondes plus tôt, le bruit me martelait les tempes ; quelques secondes plus tard, il avait disparu, remplacé par ce que mes yeux venaient de trouver. Cette petite scène contredit une croyance tenace chez celles et ceux qui ressentent beaucoup, l'idée qu'il faudrait d'abord faire taire le monde pour créer. Chez moi, l'hypersensibilité est devenue une force, et une créativité quotidienne, le jour où j'ai cessé de la fuir pour lui donner quelque chose à faire.
Le mythe du silence : pourquoi on se trompe de remède
Voici le mythe, tel qu'on me l'a servi pendant des années : quand on sent trop, on ne peut créer que dans un cocon, porte fermée, sans un bruit. Je l'ai cru. Pour peindre ou écrire, il me fallait une bulle aseptisée, alors je cherchais le vide et je passais mes journées à tenter de ne plus rien sentir du tout. Le silence complet, lui, m'inquiétait, car il laissait toute la place à mes pensées en boucle. C'était épuisant, et surtout triste, comme un instrument dont on aurait étouffé les cordes pour qu'il cesse de sonner.
L'autre remède qu'on vous tend consiste à s'endurcir, et celui-là aussi, je l'ai testé. Un week-end entier de stage, censé donner de l'assurance, avec des exercices pour tenir debout face aux autres et des consignes pour ne pas se laisser atteindre. Je suis rentrée le dimanche soir avec la même peau, la fatigue en plus, et l'impression d'avoir joué un rôle dans une pièce qui n'était pas la mienne.

Faut-il vraiment se blinder pour créer ?
Non, et la correction tient en une phrase : le problème n'est pas la quantité de sensations qui entrent, c'est l'absence de sortie pour elles. Une sensibilité qui n'a nulle part où aller déborde ; la même, avec un carnet et quelques minutes, devient matière. Ma règle est devenue celle-ci : je ne cherche plus moins de bruit, je cherche où le poser.
Le soir de la couverture bleue, j'ai ouvert mon carnet et j'ai noté, non pas mes angoisses, mais les couleurs croisées dans la journée. Un reflet gris argenté sur une vitre mouillée. La voix un peu cassée d'un habitué de la bibliothèque, qui prenait dans ma tête la texture du papier de verre. Ce que je reçois arrive amplifié, du moins c'est ainsi que je le vis, et en acceptant de regarder ces micro-détails plutôt que de les repousser, j'ai trouvé un réservoir à peu près sans fond pour mes collages et mes croquis.
Reste un piège, que je connais bien : vouloir tout capturer, chaque millimètre de sensation, est le meilleur moyen de ne rien finir. C'est pour cela qu'il m'a fallu apprendre à gérer mon perfectionnisme quand on est une personne hypersensible. Mon carnet n'est pas une œuvre d'art, c'est un réceptacle pour le trop-plein, et je choisis mes batailles créatives.
Cultiver sa créativité quotidienne au parc Charruyer
Sur un banc du parc Charruyer, les sons se croisaient sans ordre : des cris d'enfants qui filent, un aboiement, des bribes de conversation qui approchent puis s'éloignent. D'ordinaire, je me serais repliée sur moi-même. Cette fois, j'ai laissé le tout passer et j'ai calé mes phrases sur son rythme, comme on ajuste son pas à celui de quelqu'un qui marche à côté. La rumeur du monde est devenue un moteur plutôt qu'un adversaire.
Quand j'ai raconté cette scène à Violette, mon amie depuis le lycée, elle n'a rien commenté de ma sensibilité. Elle n'a jamais dit « tu es trop sensible », d'ailleurs. Elle a écrit un seul mot : « Raconte. » Et c'est en racontant, phrase après phrase, que le bruit du parc a pris sa place dans l'histoire plutôt que dans mes tempes.

Poser le stylo avant que ça déborde
Un jour, j'ai raccroché après une conversation difficile et ce n'est qu'en reposant le téléphone que j'ai remarqué mon souffle, aussi régulier qu'avant l'appel, alors que ma main avait continué de courir dans le carnet, transformant la voix à l'autre bout du fil en une suite de traits gris.
Ce détail m'a montré où placer le geste : avant que ça déborde, pas après. Le picotement dans la nuque est mon signal. Quand il arrive, je sais que ce qui entre dépasse ce que je peux garder, et je pose une couleur, un mot, un bout de croquis sur la page. Chez moi, la tension retombe souvent dès que la lumière trop crue ou la voix trop rugueuse devient une ligne d'encre. Pour ma gestion des émotions, c'est moins un contrôle qu'une manière de leur donner une adresse, et mon bien-être mental y trouve son compte, à mon échelle, sans promesse ni mode d'emploi à suivre à la lettre.
Apolline, qui m'écrit de temps à autre au petit matin, m'a demandé un jour s'il fallait attendre le calme pour se remettre au dessin. Elle ne cherchait pas à être rassurée, plutôt à mettre un nom sur ce qu'elle vit quand tout entre trop fort. Je lui ai donné la seule réponse que je possède, la mienne : n'attendez pas le silence, gardez la sortie ouverte, et laissez le bruit passer par la page.
Je ne suis ni psychologue ni thérapeute, et si ce trop-plein pèse sur votre quotidien au point de vous empêcher de vivre, c'est vers un médecin ou un psychologue qu'il faut se tourner. Un carnet ne remplace pas cela.
Une odeur de pluie et l'envie de peindre
Après une averse, la terre tiède du parc Charruyer sent quelque chose que beaucoup trouvent agréable. Pour moi, c'était une décharge électrique, et dans la seconde est arrivée l'envie de sortir l'aquarelle, de retrouver cette fluidité, ce mélange de terre et d'eau. Je n'ai pas cherché à analyser pourquoi je réagissais si fort ; une fois rentrée, j'ai sorti les pinceaux.
Ma sensibilité n'est plus une vulnérabilité que je cache derrière les rayons de la bibliothèque. Plus je crée, plus elle devient supportable, comme si l'art était une soupape. Quand je sens que je déborde, je sais qu'il est temps de m'asseoir et de sortir ce que j'ai accumulé. Parfois, c'est en prenant soin de choses simples que je retrouve ce lien à la matière. J'ai d'ailleurs écrit sur la façon dont prendre soin de mes plantes apaise mon hypersensibilité, car c'est une autre forme de création, plus lente, plus organique.

Ma sensibilité n'est pas un défaut à corriger
Aujourd'hui, je ne cherche plus à être moins sensible, je cherche à être plus attentive. À regarder comment la lumière change sur les reliures à mesure que l'après-midi avance. À écouter le rythme des pas sur le parquet de la bibliothèque. Tout est matière, tout est prétexte à un trait de crayon, à une phrase, à une couleur. Je ne suis plus celle qui subit le bruit, je suis celle qui écoute la musique cachée à l'intérieur.
Si tout déborde chez vous aussi, ne cherchez pas tout de suite la sortie de secours. Regardez plutôt ce qui, dans ce chaos, attire votre œil ou votre oreille : une couleur, une texture, un rythme. Emportez un carnet dont le papier est assez doux pour accueillir vos doutes sans juger. Fleurir quand on ressent beaucoup, ce n'est pas changer de nature, c'est changer de regard sur ce que l'on possède déjà.
Le chemin n'est pas rectiligne. Il y a des soirs où je rentre encore épuisée, où le monde m'a semblé trop pointu, trop bruyant. Ces soirs-là, le carnet reste souvent fermé, et c'est très bien ainsi : la créativité quotidienne n'est pas une obligation de produire, seulement une porte qui reste ouverte pour la fois où le bruit deviendra couleur.
